Quand la mer devient une ligne de front
26 février 2026
Ecrit par James Amos
Responsable de la souscription Marine France chez AXA XL
En mer, la stabilité n’existe pas. Elle se construit, chaque jour, à la force de décisions, d’anticipation et de vigilance. J’ai appris cette vérité simple en naviguant, comme officier, chef mécanicien et capitaine. J’ai franchi des détroits saturés, opéré sur différentes classes de navires et traversé nombre d’incertitudes. Aujourd’hui encore, en tant qu’assureur maritime, cette philosophie m’accompagne et me guide pour accompagner nos clients face aux bouleversements géopolitiques de notre époque.
Les océans sous tension
Depuis 2022, le monde maritime a basculé dans une ère de tensions ouvertes.
L’invasion de l’Ukraine a brutalement réaffirmé que la mer peut redevenir un théâtre d’affrontement. Les frappes sur Odessa, les cargos bloqués en mer Noire, les corridors humanitaires qui s’ouvrent puis se referment au gré des menaces… autant d’événements qui redessinent notre perception de la navigabilité mondiale. Et cette instabilité n’a rien de régional. En mer Rouge, les attaques houthistes contre les navires marchands révèlent une conflictualité devenue diffuse, mouvante, parfois opaque tandis que le golfe de Guinée reste une zone de piraterie active et que le détroit d’Ormuz concentre à lui seul les tensions énergétiques globales.
Dans cette géopolitique des mers, la guerre n’est plus un état exceptionnel. C’est une variable persistante, asymétrique, hybride. Ce ne sont plus seulement des armes conventionnelles qui menacent les flux mais des drones, des brouillages GPS, des cyberattaques, des sanctions… et c’est aussi, parfois, une confusion délibérément entretenue entre sabotage, terrorisme ou piraterie.
L’assurance maritime est un facteur de stabilité stratégique qui permet de maintenir la continuité des échanges face à l’incertitude
La guerre nécessite des mécanismes spécifiques
Naviguer aujourd’hui, c’est opérer dans un espace où les lignes de front ne sont plus dessinées, où les menaces ne portent pas toujours d’uniforme, et où le droit lui-même peine à qualifier certains actes.
Le risque de guerre, parce qu’il peut frapper simultanément plusieurs flottes, ports ou détroits, n’entre pas dans le champ des garanties standards. Cette exclusion n’est pas un retrait.
C’est un cadre qui permet de construire des couvertures spécifiques, souples, ajustables. Un cadre qui permet de répondre à des situations d’exception et de continuer à assurer des voyages, des routes, des cargaisons, même au cœur des zones aggravées. Un cadre qui repose sur la transparence opérationnelle, en tenant compte de la nature de l’opération, du profil du navire, des mesures de sécurité, du respect des sanctions. L’assurabilité devient alors la conséquence directe de la qualité de l’organisation.
L’assurance maritime, un partenaire au long cours
Les couvertures Risques de guerre et assimilés sont communément offertes par les assureurs maritimes, en complément des risques dit « ordinaires », et garantissent les dommages et pertes matériels résultant d’un acte de guerre, dont notamment torpilles, mines et/ou tout engin de guerre, d’une guerre civile, émeutes, mouvements populaires, mais également sabotage, terrorisme et piraterie à caractère politique, capture, saisie, détentions…provenant d’un acte de guerre.
En tant que partenaire historique du shipping, nous sommes fiers d’être un facteur de stabilité stratégique pour nos clients et de permettre, dans la durée, de maintenir la continuité des échanges face à l’incertitude, en déployant des mécanismes capables de s’adapter aux tensions, de moduler les garanties lorsque la menace l’exige et in fine d’assurer les armateurs, non seulement contre les risques de la navigation, mais également contre les risques de guerre.
Un pilotage du risque de guerre permanent, réactif et collectif
Le pilotage du risque s’est par ailleurs professionnalisé et se joue au quotidien, en lien étroit avec les armateurs, les courtiers, les réassureurs, les autorités publiques.
Le marché Français bénéficie d’un outil de gradation des risques associés à la guerre (notation CESAM). Cet outil indépendant se base sur des critères cohérents et objectifs d’évaluation des risques géopolitiques applicables à la souscription de l’assurance des marchandises transportées.
A l’instar de la notation CESAM, d’autres systèmes d’évaluations existent comme la Joint Cargo Committee Watch list (JCC Cargo Watch list) du Marché anglais qui répond aux mêmes objectifs selon des modèles d’observation et donc de notation qui lui sont propre.
Responsabilité, assurabilité, souveraineté
Cette capacité d’adaptation est devenue une composante de la souveraineté maritime. La France, avec le deuxième domaine maritime au monde, porte la responsabilité particulière de sécuriser ses routes, protéger ses infrastructures sous-marines, maintenir l’attractivité de ses ports. L’assurance maritime participe de cette souveraineté discrète, en offrant un cadre contractuel robuste, un accompagnement stratégique, et une lecture lucide des évolutions en cours.
La menace aujourd’hui est certes géopolitique, mais également économique. Entre polarisation, tensions commerciales, transition énergétique et instabilité monétaire, les valeurs assurées évoluent et les flux se recomposent. La mer, elle, reste le premier vecteur du commerce mondial. Et pour qu’un navire prenne la mer, encore faut-il qu’il puisse être assuré. Dans cette équation, l’assurance maritime incarne une forme de résilience et permet, malgré tout, de naviguer. Et ce, même au cœur de l’incertitude ou quand les lignes de front sont invisibles.
Les marins connaissent bien le Point Nemo. Cet endroit mythique, au cœur du Pacifique, le plus éloigné de toute terre, difficile d’accès, mais central dans la cartographie des océans. Le risque de guerre lui ressemble parfois : lointain, jusqu’à ce qu’il devienne décisif. Notre responsabilité est de ne jamais le perdre de vue. Car naviguer reste un acte collectif. Et assurer ces navigations l’est tout autant.
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