Réassurance
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CEO, APAC & Europe

On parle rarement de l’assurance pour la valeur qu’elle crée. Elle revient généralement au centre des débats lorsque les primes augmentent, que les capacités se réduisent ou qu’un sinistre donne lieu à discussion. Ces débats sont légitimes, mais ils portent sur le coût et la couverture une fois le risque matérialisé. Beaucoup moins sur le rôle que l’assurance peut jouer en amont, avant qu’un conseil d’administration n’engage des capitaux dans un projet majeur.

Au lieu de nous demander uniquement ce que coûte l’assurance, demandons-nous aussi quels investissements elle contribue à rendre possibles. Et donnons aux risk managers les moyens de montrer comment la connaissance du risque, la prévention et le transfert de risque peuvent éclairer ces décisions.

Le coût invisible de l’incertitude

Alors que les feux de forêt deviennent récurrents dans le sud de l’Europe et gagnent des régions jusque-là moins exposées, l’attention se porte naturellement sur leurs conséquences humaines et économiques. Mais leur impact va bien au-delà des actifs directement touchés.

Une exposition croissante au risque peut rendre les décisions d’investissement plus difficiles. Les conseils d’administration hésitent à engager des capitaux, les prêteurs réévaluent leurs conditions de financement et certains projets stratégiques sont reportés, le temps de mieux comprendre et maîtriser le risque.

Une catastrophe peut détruire des actifs existants. L’incertitude sur sa probabilité ou son impact peut retarder la décision d’en construire de nouveaux. Ce coût apparaît rarement comme une perte dans un bilan. Il se mesure plutôt à l’usine, au projet énergétique ou à l’infrastructure qui ne verra pas le jour cette année, ainsi qu’à la croissance, à la résilience et à l’avantage compétitif qui sont repoussés avec eux.

L’exposition est déjà considérable. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, les événements météorologiques et climatiques extrêmes ont provoqué 738 milliards d’euros de pertes économiques dans l’Union européenne entre 1980 et 2023. Plus d’un cinquième de ces pertes s’est concentré sur les trois dernières années de la période et, dans la plupart des pays européens, plus de la moitié des pertes restent non assurées.

Face à l’incertitude, le capital ne disparaît pas toujours. Parfois, il attend.

Combler le déficit de confiance

En Europe, nous parlons souvent du protection gap, c’est-à-dire de l’écart entre les pertes économiques et celles qui sont assurées. C’est un enjeu majeur. Mais derrière ce déficit de protection se cache une autre question, plus discrète : celle de la confiance nécessaire pour investir.

Un projet peut être stratégiquement pertinent sans qu’un conseil d’administration dispose pour autant de suffisamment de visibilité pour engager les capitaux nécessaires. Or cette question devient centrale au moment où l’Europe cherche à renforcer ses capacités dans les semi-conducteurs, les énergies propres, les infrastructures numériques ou encore la défense. Toutes ces ambitions nécessitent des investissements importants. L’incertitude peut les retarder ou orienter les capitaux vers d’autres projets.

Les financements peuvent être disponibles, la technologie éprouvée et le projet prêt à démarrer. Il peut pourtant manquer une chose : la conviction que les hypothèses sur lesquelles repose la décision sont suffisamment solides. Les expositions physiques et opérationnelles sont-elles bien comprises ? Le financement restera-t-il accessible ? Une interruption d’activité remettrait-elle en cause le rendement attendu ?

Sans cette visibilité, un investissement peut être reporté, réduit ou réalisé ailleurs. Avec, à la clé, un coût du capital plus élevé, moins d’options stratégiques et, à terme, une résilience, une croissance et une compétitivité européennes affaiblies.

Mieux gérer les risques pour mieux décider où investir

C’est aussi ce que doit signifier Widening the Lens : ne pas seulement élargir le nombre de risques que nous regardons, mais mieux comprendre comment l’incertitude influence les décisions d’investissement.

Un conseil d’administration n’aborde pas successivement les risques climatiques, géopolitiques, technologiques, réglementaires ou liés aux chaînes d’approvisionnement comme autant de sujets parfaitement distincts. Tous finissent par converger vers la même question au moment d’une décision majeure : cet investissement reste-t-il pertinent au regard des risques auxquels nous sommes exposés ?

Traiter ces risques séparément a toujours été une simplification. Aujourd’hui, cette approche peut conduire à de moins bonnes décisions d’investissement.

Cela donne aux risk managers un rôle stratégique plus large. En réunissant connaissance du risque, prévention et transfert de risque, ils peuvent aider les dirigeants à distinguer ce qui peut être réduit, transféré ou conservé, et à mesurer les conséquences de ces choix sur un investissement majeur.

Leur rôle ne consiste donc plus seulement à protéger le bilan une fois la décision prise. Il consiste aussi à contribuer aux conditions qui permettent d’engager des capitaux avec confiance.

Traduire le risque pour éclairer la décision

On dit souvent que le métier de l’assureur consiste à donner un prix au risque. Mais notre rôle consiste d’abord à comprendre des expositions précises et à traduire leurs conséquences financières potentielles dans un langage utile aux conseils d’administration, aux prêteurs et aux investisseurs.

L’assurance ne supprime pas l’incertitude. Mais une bonne connaissance du risque, associée à la prévention et au transfert, permet d’en rendre les conséquences plus lisibles, plus faciles à évaluer et donc plus faciles à gérer.

Les marchés financiers commencent d’ailleurs à intégrer ces différences de risque. Dans son enquête sur la distribution du crédit bancaire, la Banque centrale européenne relève que les banques ont appliqué des critères de crédit plus favorables aux entreprises affichant de meilleures performances climatiques et, à l’inverse, des conditions plus strictes aux entreprises fortement émettrices ayant peu ou pas progressé dans leur transition. La manière dont une entreprise gère ses risques climatiques peut donc influer directement sur ses conditions de financement.

Ce principe vaut bien au-delà du climat. Un industriel qui envisage d’installer une ligne de production davantage connectée et automatisée doit mettre en regard les gains de productivité attendus et une exposition accrue au risque cyber. Une analyse précoce du risque, associée à des mesures de prévention et de transfert adaptées, peut donner au conseil d’administration comme aux financeurs davantage de visibilité sur la capacité du projet à avancer dans de bonnes conditions.

Qu’il s’agisse de financer un parc éolien offshore, d’autoriser la construction d’une usine de semi-conducteurs ou de lancer un data center, l’assurance est rarement le seul facteur décisif. Mais elle peut contribuer à donner aux décideurs la confiance nécessaire pour avancer.

Cela ne réduit pas la valeur de l’assurance. Cela permet au contraire de la définir plus précisément.

Investir malgré l’incertitude

L’Europe ne gagnera pas en compétitivité parce que l’incertitude aura disparu. Elle gagnera en compétitivité si elle parvient à investir malgré elle.

Les secteurs qui façonneront sa compétitivité future nécessitent tous des engagements de capitaux à long terme, dans un environnement où l’incertitude est bien réelle. La manière dont l’Europe saura la gérer contribuera à déterminer si elle développe ces capacités sur son territoire ou si elle laisse d’autres régions prendre l’avantage.

Cela passe par la technologie, le leadership, de meilleures données et une meilleure gestion des risques. Mais surtout par une collaboration plus précoce.

Les conseils d’administration doivent associer les responsables des risques dès la conception des grands investissements. Les risk managers doivent pouvoir parler non seulement de protection, mais aussi de capital, d’opportunités et de choix stratégiques. Et les assureurs doivent intervenir avant que les projets ne soient entièrement conçus et présentés au marché, au moment où leur expertise, la prévention et le transfert de risque peuvent encore peser sur les conditions de leur réalisation.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’assurer les investissements de demain. Il est de contribuer à créer les conditions qui leur permettront de voir le jour.

Nous nous demandons souvent ce que coûte l’assurance. Il est temps de nous demander aussi ce qu’elle rend possible.

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